« La crise que traverse le Mali signe aussi l’échec de décennies d’intervention internationale »

La politologue Isaline Bergamaschi interroge la capacité et la légitimité des bailleurs de fonds à construire un Etat de l’extérieur.

Enseignante en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles (ULB), Isaline Bergamaschi a longuement travaillé sur l’aide publique au développement au Mali. Dans un article paru en 2014, « La chute d’un chouchou des agences d’aide au développement, le rôle de la coopération internationale dans la crise malienne » (The Journal of Modern African studies, Cambridge University Press), elle montrait comment les financements internationaux dont dépend le Mali, assortis de préconisations de politiques publiques, avaient contribué au contexte de fragilité aboutissant au renversement du président Amadou Toumani Touré (ATT) en 2012.

Huit ans plus tard, alors que l’intervention étrangère s’est accrue pour répondre à la crise humanitaire et lutter contre le terrorisme, les questions posées par la mise sous tutelle de facto de l’Etat malien n’ont, selon elle, pas changé. Pour la chercheuse, le putsch du 18 août qui a conduit à la chute du président Ibrahim Boubacar Keïta devrait conduire la communauté internationale à s’interroger sur les modalités de son intervention sinon sur sa pertinence.

Faites-vous aujourd’hui la même analyse que pour la crise de 2012 pour expliquer le rejet d’Ibrahim Boukakar Keïta (IBK) ?

Isaline Bergamaschi L’intervention internationale au Mali a commencé bien avant l’opération militaire française débutée 2013. Le pays a une longue tradition de dépendance à l’aide internationale qui conduit à une coproduction des politiques publiques par les acteurs étrangers et des acteurs nationaux. Cette dépendance est visible et se fait cruellement ressentir quand, à l’occasion d’un coup d’Etat, une partie de la coopération internationale est suspendue : la capitale Bamako et l’économie tournent au ralenti.

Lors de la crise de 2012, ces donateurs sont apparus comme les sponsors, volontaires ou non, du régime d’ATT, malgré toute la contestation et la déception qu’il suscitait. La mauvaise gestion de la crise dans le nord du pays, la mauvaise gouvernance, l’augmentation de la corruption, des réformes économiques poussées par la Banque mondiale telle que la privatisation de la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT) ou le soutien de certaines ambassades ou agences de coopération au projet de réforme du Code de la famille sont autant de sujets qui, à l’époque, avaient cristallisé le mécontentement. Les donateurs sont restés sourds à cette montée de la colère, considérant que malgré toutes les imperfections du système, il était préférable d’essayer de renforcer les capacités de l’Etat malien.

Mais huit ans après, ce sont les mêmes causes qui ont poussé la population dans les rues dans un contexte sécuritaire très dégradé. Les pratiques dénoncées sous ATT ont perduré sous IBK. La crise que traverse le Mali n’est pas seulement une crise de l’Etat malien ou de la faillite de sa classe politique depuis la démocratisation en 1992. Elle signe aussi l’échec de décennies d’intervention internationale à travers la promotion d’un modèle de développement extraverti dans lequel les acteurs internationaux finissent par faire partie de l’Etat avec toutes les ambiguïtés que cela peut engendrer. Aujourd’hui, sa remise en cause dans le discours de l’opposition et des forces sociales et politiques favorables au coup d’Etat est plus centrale qu’en 2012.

Quels sont les problèmes posés par ce modèle ?

Le fait que toutes les politiques publiques sont produites avec des acteurs internationaux pose un problème de démocratie puisque des personnes qui ne sont pas élues et n’ont aucune responsabilité vis-à-vis des citoyens maliens sont impliquées dans tous les ministères. Partout, il y a des experts et des assistants techniques étrangers payés par des gouvernements européens et tout cela est très « routinisé ».

Parallèlement, une partie importante de l’aide passe directement par des projets qui ne sont pas gérés par des institutions nationales, ce qui pose souvent des problèmes d’articulation, de doublon, mais aussi de pérennité, car ils ne sont pas intégrés pleinement aux politiques publiques. Les priorités et procédures des projets sont ceux des agences internationales. Cette situation s’est aggravée depuis 2012, puisque les acteurs internationaux ont massivement investi le champ humanitaire et sécuritaire.

Dans le même temps, vous pointez les difficultés à suivre l’utilisation de cet argent…

Il est de plus en plus difficile de suivre les flux financiers liés aux interventions internationales au Mali, car elles impliquent de plus en plus d’acteurs différents avec des logiques et des modalités d’intervention diverses. Les bailleurs de fonds eux-mêmes ont du mal à avoir une vision claire. Tous ces acteurs parlent de coordination toute la journée, mais la réalité est faite d’une grande fragmentation et d’opacité.

D’autre part, les acteurs publics maliens ont développé depuis des décennies des stratégies pour « s’approprier » cette aide et s’en accommoder en ne mettant pas en œuvre les réformes qui leur sont imposées, en détournant les fonds vers d’autres cibles ou d’autres fins… Cela ne facilite pas une évaluation.

Les bailleurs de fonds doivent-ils reconsidérer leurs modalités d’intervention au Mali ?

Les échecs précédents ont été interprétés comme le signe d’un engagement insuffisant des bailleurs de fonds et justifient de nouvelles interventions, toujours plus complexes et diversifiées. L’arrivée d’IBK coïncide avec la promesse d’un effort financier accru de la communauté internationale pour le développement et la lutte contre la pauvreté. Le réflexe est donc toujours de dire qu’il faut en faire plus, donner plus d’argent au lieu de s’interroger sur le bien-fondé des politiques que finance cette aide. Faut-il soutenir davantage une société civile qui émerge alors que l’Etat est déficient ? Faut-il promouvoir des politiques de croissance ou continuer à investir dans les secteurs sociaux ? Soutenir davantage le nord que le sud ?

L’échec malien invite à nous interroger sur la capacité de la communauté internationale à construire un Etat de l’extérieur plutôt que de poursuivre dans cette fuite en avant. L’aide au développement sert aux pays occidentaux et aux organisations multilatérales à maintenir des liens, y compris de dépendance, avec un pays comme le Mali. Elle crée des emplois et des marchés au Mali et dans les pays donateurs. Mais, en l’absence d’une réforme en profondeur des règles du jeu économique international, elle a bien peu servi à engendrer le développement dans ces pays ou à renforcer la relation entre l’Etat et ses citoyens.

 

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